Le car est-il le moyen de transport le plus dangereux ?

L'Obs L'Obs - il y a 26 mois

Le bilan du drame est presque inconcevable : 43 morts, pour la plupart des personnes âgées brûlées vives après la collision de leur autocar avec un camion[1] sur la RD17 à Puisseguin, près de Libourne en Gironde.

La mobilisation politique, marquée par les déplacements de Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Alain Vidalies et bientôt François Hollande, est proportionnelle à l'événement : le seul accident de cette ampleur en France remonte à juillet 1982 et la mort de 53 personnes dont 46 enfants dans un autre accident de car, à Beaune en Côte-d'Or[2].

Aussitôt des internautes, vite imités ce vendredi matin par le député écologiste Noël Mamère[3], ont fait référence à la libéralisation du transport par autocars enclenchée par la loi Macron[4], pointant du doigt le manque d'entretien des routes secondaires sur lesquelles ils sont amenés à circuler. A Puisseguin, le car a percuté un camion dans un virage en S d'une départementale déjà particulièrement accidentogène. 

(Streetview)

Des circonstances exceptionnelles

Sous réserve des résultats de l'enquête, la sécurité de l'autocar ne serait pourtant pas à mettre en cause dans l'accident de ce vendredi. Il semble en effet que ce soit le camion qui le précédait qui ait mal maîtrisé sa trajectoire, s'arrêtant en travers dans un virage à angle mort.

"Le chauffeur du camion aurait perdu le contrôle de son véhicule. Il se serait mis en travers de la route. Le chauffeur du bus n'a pas pu éviter l'accident. Il a percuté le camion qui était en travers de la route", a déclaré le maire de Puisseguin Xavier Sublett, qui évoque une route "très sinueuse" avec "une enfilade de virages serrés". Le camion ne contenait pas de produit inflammable et pourtant, les deux véhicules se sont embrasés aussitôt selon les pompiers.

"Une fois qu'il y a départ de feu, il est très difficile de l'éteindre car l'incendie se nourrit naturellement grâce aux vaporisations de carburant", explique Christophe Ledon, expert en accidentologie. "Mais il n'y a pas d'embrasement immédiat, il y a forcément une première zone de feu qui se propage ensuite plus ou moins rapidement". Comment expliquer dès lors que 41 personnes soient restées dans le bus en proie aux flammes, alors même que le chauffeur avait ouvert les portes ?

"On ne sait pas si le car était équipé de ceintures et peut-être qu'une partie des passagers ont été tués par le choc, pas en mesure de sortir ou paniqués par les flammes. L'enquête le déterminera", estime Christophe Ledon, pour qui l'autocar a probablement percuté le réservoir du camion de plein fouet.

Sur les photos on voit l'avant du car proche du châssis du tracteur. A un mètre près, ce n'était sans doute pas le même bilan humain. Sans l'incendie, il y aurait peut-être eu des décès mais pas autant." 

Plusieurs circonstances exceptionnelles peuvent expliquer l'ampleur du bilan : l'âge des passagers, l'angle mort du virage, la malchance du chauffeur qui heurte le réservoir en tentant d'éviter le choc, voire une vitesse excessive ou un éventuel dysfonctionnement technique. Car depuis une décennie, prendre l'autocar ne tue (presque) plus en France.

Presque aussi sûr que le train

Entre 2011 et 2014, selon l'Observatoire national interministériel de la sécurité routière[10]14.260 personnes sont mortes dans un accident de la route en métropole. 12 étaient des usagers d'autocar, soit moins d'un sur mille... Et la moitié d'entre elles ne portaient pas leur ceinture, indique l'ONISR. En fait, le bilan de l'accident de Puisseguin dépasse celui des six dernières années cumulées pour tous les bus et cars de France.

Sur tout le continent, les autocars sont plus sûrs qu'au début du siècle. En 2011, les collisions impliquant des bus (destinés à circuler en agglomération avec des passagers debout) ou des cars (destinés à circuler hors-agglomération, tous passagers assis) représentaient 2,4% des décès de la route dans l'Union européenne. Une part en constante diminution depuis 10 ans, explique le Conseil européen de sécurité des transports (ETSC) dans un rapport en 2013[11] :

Les collisions de transports en commun sont plus à même d'attirer l'attention du public, ce qui peut s'expliquer en partie par le nombre de passagers qu'accueillent ces véhicules. C'est particulièrement vrai pour les autocars."

Comme le note l'ETSC, le rail et l'avion sont les moyens de transport les plus sûrs, suivis par le bus : pour un passager dans l'Union européenne, "le voyage en bus comporte en moyenne 10 fois moins de risque d'accident[12] mortel qu'en voiture". 

Les mesures de sécurité se sont multipliées

Depuis 30 ans, la sécurité à l'intérieur des autocars a fait l'objet d'une attention particulière de la législation française et européenne. En 1985, dans la foulée du drame de Beaune, les cars étaient limités à 100 km/h sur autoroute (130 pour les voitures). En 2003, le port de la ceinture, essentiel en cas de choc frontal, renversement ou tonneaux du véhicule, devient obligatoire pour les occupants d'autocars qui en sont munis[14]. Depuis 2009, tous les cars neufs sont tenus d'en installer.

Depuis 2006, la réglementation européenne oblige les chauffeurs de cars à rouler moins de neuf heures par jour et moins de 4h30 d'affilée, laps de temps au bout duquel ils doivent s'arrêter pour une pause de 45 minutes. Des engins de mesure (chronotachygraphes) sont installés à bord des véhicules pour attester du respect de ces règles.

Comme le rappelle la Fédération nationale des transports de voyageurs (FNTV)[15], les chauffeurs subissent des formations de plus en plus régulières, avec une remise à niveau obligatoire tous les 5 ans, en plus d'examens médicaux tous les 5 ans pour les conducteurs âgés de moins de 60 ans et chaque année à partir de 60 ans.

Pionnière en la matière, la France installe en 2010 des éthylotests anti-démarrage, plus sévères que pour les automobilistes (0,2 gramme par litre de sang contre 0,5 pour conduire une voiture), sur les nouveaux autocars de transports d'enfants. Depuis le 1er septembre 2015, la mesure est généralisée à l'ensemble des cars. En 2014, le chauffeur de l'autocar était présumé responsable dans 25% des accidents graves, un ratio inférieur aux chauffeurs de poids lourds.

A mesure que les véhicules, poids lourds compris, deviennent plus autonomes, la technologie s'empare aussi des autocars : limiteurs de vitesse, assistance électronique de type ABS (assistance au freinage d'urgence) ou ESP (stabilisateur de trajectoires), et bientôt systèmes anti-collision couplant lasers et radars. Mais dans le cas de la catastrophe de Puisseguin, pas sûr que cela aurait suffi : "Encore faut-il avoir le temps de freiner", rappelle Christophe Ledon. "Si cela avait été un autre car, l'issue n'aurait peut-être pas été différente."

Timothée Vilars

Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20151023.OBS8188/accident-en-gironde-le-car-est-il-le-moyen-de-transport-le-plus-dangereux.html

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