Lille : bataille au sommet entre Keolis et Transdev

Mobilettre Mobilettre - il y a 13 mois

La Métropole européenne de Lille (MEL) s’apprête à déclarer ce soir infructueux l’appel d’offres pour le renouvellement de la délégation d’exploitation de son réseau de transport. Mais le sortant Keolis, avant même le vote des élus, décide d’introduire un référé précontractuel pour que l’appel d’offres aille à son terme. Nos explications sur une bataille au sommet entre les deux premiers opérateurs français, Keolis et Transdev.

Lundi et mardi dernier, les 28 et 29 novembre, Keolis lançait une démonstration de force sur sa maîtrise du métro automatique, en conviant quelques journalistes à une double visite: Lille, avec l’atelier du VAL à Dron et le centre de commande près de la gare centrale, Londres, pour le DLR (Docklands Light Rail). Des deux côtés de la Manche, un même message: nous sommes le leader mondial du métro automatique, quels que soient la complexité technique et l’environnement institutionnel. Codicille: ce n’est pas à la portée de n’importe quel opérateur d’exploiter un métro vieux de 33 ans dont le constructeur n’assure plus le renouvellement des pièces et des cartes électroniques…

Mais le mardi soir, notre confrère La Voix du Nord sort une info exclusive: la MEL (Métropole européenne de Lille) se prépare, sur la recommandation de son service juridique, à déclarer vendredi soir (ce soir), en séance, infructueux l’appel d’offres qui devait aboutir au choix mi-2017 du futur délégataire, pour un contrat de sept ans à compter du premier janvier 2018. Motif avancé: les offres remises par les deux candidats ne sont pas suffisamment conformes au cahier des charges. En termes juridiques, cela s’appelle une irrecevabilité. Conséquence probable: une relance rapide de la procédure, mais un calendrier que les élus voudraient inchangé.

Dernier coup de théâtre, hier jeudi après-midi, Keolis décide d’introduire un référé précontractuel auprès du tribunal administratif de Lille «afin que la procédure actuelle suive son cours conformément aux textes de la commande publique.» «Keolis estime avoir déposé une offre financière et technique conforme au règlement de la consultation, affirme le communiqué. Nos conseils n’ont pas la même lecture juridique des arguments avancés par les conseils de la MEL pour justifier cette décision d’infructuosité.»

Que se passe-t-il vraiment à Lille?

Jean-Marc Janaillac, quand il était encore PDG de Transdev, avait choisi sa cible: la ville qu’il faut arracher à Keolis, pour marquer le retour de Transdev au premier plan, ce n’est ni Lyon, ni Rennes, c’est Lille. Des problèmes de qualité de service et des désaccords financiers entre Keolis et la métropole l’avaient persuadé, lui et ses équipes, que c’était jouable. Il envoie un homme fort, Franck-Olivier Rossignol, qui met toute son énergie avec une équipe de spécialistes à monter une offre de qualité et un lobbying offensif, très offensif.

Keolis, de son côté, ne veut pas perdre un des plus gros contrats français, après Lyon – 300 millions d’euros annuels, tout de même. Il faut d’abord apurer le passé, ou le passif: des prévisions de fréquentation trop optimistes, qu’on ne peut plus attribuer à la seule crise économique, ont généré un lourd déficit mal perçu par le nouveau président de la métropole, Damien Castelain, élu en 2014. Le vieillissement du métro, pas suffisamment anticipé, engendre quelques irrégularités, d’autant moins admises par les voyageurs que Martine Aubry, quelques années auparavant, avait refusé d’équiper les stations et tunnels en réseaux de téléphonie… Pas simple, du coup, d’avertir ses proches ou son interlocuteur pour un retard… En attendant, cela crée un climat peu favorable à l’exploitant sortant, qui se voit attribuer à tort et à raison toutes les turpitudes.

Devant l’offensive de Transdev et la sensibilité des élus à l’hypothèse d’une alternance, Frédéric Baverez, Jean-Pierre Farandou et Guillaume Pepy décrètent alors l’urgence. Mobilisation managériale, lobby intense auprès des élus et des décideurs, et contre le challenger. Pas grand-chose n’est laissé au hasard.

En cette fin d’automne, voilà donc les élus (avec les services et les conseils) face à deux offres. L’enjeu est naturellement aussi politique: Martine Aubry, qui n’est que vice-présidente, peut-elle encore faire pencher la balance? Est-elle toujours un soutien de son ancien protégé Guillaume Pepy? Face à elle, un autre socialiste, Patrick Kanner, regarde déjà vers les sénatoriales et les régionales. Il tisse patiemment sa toile en allant voir un à un les élus des petites communes de l’agglomération, qui lui parlent beaucoup des dessertes de proximité… Cela compte aussi beaucoup, quand il s’agit de faire pencher la balance vers l’un ou l’autre exploitant. Damien Castelain, le président centriste sans troupes et sans guère de passé, écoute et se forge sa propre opinion sur l’avenir du réseau. On le dit bien tenté par l’alternance. N’a-t-il pas donné le réseau d’eau lillois à Veolia Eau, l’année dernière, après trente ans de concession à Suez? Même pas peur…

On s’interroge naturellement aussi sur les raisons qui poussent Keolis à dégainer aussi vite un référé, qui ne peut être sans incidence sur la suite des opérations. Serait-il certain de sortir en tête de la comparaison des offres actuelles? De fait, le challenger Transdev, qui ne commente pas ces péripéties juridiques, s’accommoderait probablement d’un délai supplémentaire pour affiner son offre.

Dans l’hypothèse, assez probable, où le conseil communautaire vote ce soir la délibération d’infructuosité, le tribunal administratif aura 21 jours pour se prononcer sur le référé de Keolis. A Noël on devrait donc être un peu plus avancé…

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