Les Français ont le moralà Montréal

Mobilettre Mobilettre - il y a 2 mois

En pointe sur l’innovation, les trois groupes hexagonaux, chacun à sa manière, ont été offensifs pendant les trois jours du congrès de l’UITP, organisé dans la capitale québécoise au début de cette semaine. A l’inverse de la majorité de leurs concurrents internationaux, Keolis, RATP et Transdev ont choisi d’occuper le terrain du dernier kilomètre et des systèmes numériques, face à la dynamique des nouveaux acteurs de la mobilité et forts de la confiance des autorités organisatrices. Voici ce que l’on a vu et entendu sur les rives du Saint-Laurent, avant la surprise de la nomination d’Elisabeth Borne au gouvernement.

On retiendra bien sûr la guéguerre habituelle entre les trois groupes Français. Guillaume Pepy et Jean-Pierre Farandou faisant un tour de navette autonome Keolis-Navya à 9 heures du matin, devant l’entrée du congrès; deux heures plus tard Thierry Mallet, avec Yann Leriche, au même endroit, vantaient leur propre solution Transdev-Easymile… Autre exemple: au Québec Keolis, RATP Dev et Transdev ont chacun des positions et des ambitions, qu’ils défendent très légitimement avec des équipes investies *, mais ils ont aussi des projets. Ainsi, avec Rotem et Thalès, RATP Dev vise l’exploitation du futur métro automatique de Montréal, contre deux adversaires, la redoutable alliance SNC Lavalin-Alstom et le local Bombardier. Ce dernier vient finalement d’être rejoint par… Keolis, dont l’actionnaire minoritaire, la CDPQ (Caisse de dépôts et placements du Québec), est le grand financeur du projet. La RATP, qui bétonne et peaufine ses offres techniques et financières pour août et septembre, a vu cette arrivée tardive d’un mauvais œil. Keolis ne commente pas la situation. Il paraît que les murailles québécoises pour éviter les conflits d’intérêt sont encore plus hautes que les murailles chinoises… Ironie de l’histoire, c’est dans le gigantesque hall du siège de la CDPQ que RATP organisait sa soirée rituelle du congrès, mardi dernier! Avec une Elisabeth Borne gérant au mieux son entre-deux inédit…

La concurrence entre les groupes est d’ailleurs un sujet brûlant du moment, que la nouvelle ministre devra aussi gérer au mieux, car elle est très attendue, notamment par Transdev qui redoute une alliance objective des deux Epic, avec le soutien de l’Etat. On parlait aussi de ça à Montréal. Qui attribuera CDG Express? L’Etat. Qui sont les prétendants? Transdev et… une alliance Keolis-RATP Dev. Là aussi il va en falloir, des rigueurs formelles pour éviter les suspicions. Et des deux côtés : on fait ami-ami à Doha et Roissy, mais on multiplie les croche-pieds à Caen, Lorient et en Ile-de-France…

Google, Lyft, Uber: la partie d’échecs continue entre acteurs de la «nouvelle mobilité»

Revenons à Montréal. La guéguerre persistante ne doit pas occulter la vraie guerre, celle qui engage l’avenir des champions français des mobilités collectives de l’Australie à Montréal en passant par le Moyen-Orient et l’Europe: la guerre contre les nouveaux acteurs des mobilités numériques. En plein salon de l’UITP, comme par hasard, la filiale de Google spécialisée dans le véhicule autonome, Waymo, signait avec Lyft un accord de partenariat. Et le géant du VTC Uber s’associait à la start-up canadienne Transit pour afficher sur son application les offres de transport public en temps réel. La partie d’échecs continue entre acteurs de la «nouvelle mobilité», autour de trois grandes thématiques : la donnée, la cartographie et le véhicule autonome.

Face à eux, donc, trois Français… A Montréal, l’absence des grands opérateurs Arriva, First Group et autres MTR était spectaculaire alors que Keolis, RATP et Transdev, manifestement, ne veulent pas lâcher l’affaire. Pas question de se résigner à laisser la place des offres de courte distance non massives, ou à se contenter d’un repli sur les savoir-faire incontestés, du mass transit aux réseaux de bus en passant par les trams. Si l’on en croit les chiffres énumérés en ouverture du congrès par Richard Puentes, consultant, le bus s’écroule en Amérique du Nord. De là à considérer que le dernier kilomètre sera l’affaire de solutions nouvelles et souples, telles que le véhicule autonome, le VTC partagé, le covoiturage, l’autopartage ou le vélo, il n’y a qu’un pas que certains franchissent. D’où l’impérieuse nécessité d’occuper le terrain, et de profiter de la confiance des élus pour réorganiser autrement le très cher et précieux espace public (lire Mobizoom 55 La nouvelle offensive du transport dérégulé)

Le déneigement des pistes cyclables, demandé par les habitants…

Chacun pousse donc les feux, en premier lieu sur le véhicule autonome. Ainsi Keolis a annoncé à Montréal une expérimentation d’un an dans un nouveau quartier écoresponsable de 35000 habitants en pleine construction, au nord de la ville, à Terrebonne. Le maire, Stéphane Berthe, formidable de volonté et de simplicité, explique à Mobilettre qu’il a modifié les normes de construction pour limiter l’obligation à une place de stationnement par logement. Du coup, il faut densifier le réseau vélo (y compris en hiver avec le déneigement des pistes cyclables, demandé par les habitants !), soigner les dessertes du réseau de bus et, donc, imaginer de nouvelles offres pour les petits déplacements ; en l’occurrence, une navette autonome sur un parcours de 1 à 2 kilomètres. Il reste encore un peu de boulot avec le ministère des Transports, qui se montre très allant dans l’opération, pour obtenir l’autorisation administrative, mais l’ambition de travailler sur une année complète, avec les conditions climatiques de l’hiver, plaît d’ores et déjà beaucoup au PDG de Keolis Jean-Pierre Farandou : «Notre souplesse et notre réactivité permettent de lancer ces projets concrets avec les collectivités locales», explique-t-il.

Côté RATP, Elisabeth Borne a œuvré depuis son arrivée pour dynamiser les recherches et les partenariats sur ces nouvelles mobilités, qui étaient un peu en sommeil. D’abord avec la filiale Ixxi dirigée par Pascal Auzannet, dont la croissance est spectaculaire sur les questions de billettique et de services numériques, ensuite avec des alliances et des prises de participation tous azimuts. A Montréal, le groupe RATP a annoncé que sa filiale RATP Capital Innovation venait d’investir dans la filiale parisienne de Communauto, grand acteur de l’autopartage. Il est donc dit que la RATP ne veut pas s’endormir sur les lauriers de ses marchés encore captifs.

Denis Coderre, maire de Montréal: «Les questions de changement climatique viennent nous chercher!»

Transdev, à Montréal, a surtout tenu la démonstration de sa propre navette autonome, mais la modestie de sa communication du moment ne signifie pas que l’entreprise fait une pause : les Lab et les innovations se multiplient dans les réseaux, avant d’essaimer une fois les phases de mise au point et d’expérimentation achevées. Ainsi, à Vitrolles, nous explique Yann Leriche, la reconfiguration complète de l’offre de bus de proximité, en complément du réseau structurant, à destination des salariés des zones d’activité (Chronopro), se traduit par 84% de kilomètres produits en moins, 42% de fréquentation et 48% de satisfaction en plus. L’amélioration des modélisations et le recours aux applications est une forme d’innovation un peu moins spectaculaire mais tout aussi précieuse pour l’avenir des réseaux de bus. Pour Thierry Mallet, manifestement, une bonne communication s’appuie d’abord sur le résultat.

Eternel débat : comment avancer ? En bon ordre industriel ou par la volonté de la parole ? On a entendu Marie-Claude Dupuis, la nouvelle directrice de la Stratégie de la RATP, expliquer aux professionnels confrontés à la transition énergétique des bus que la RATP était en train de réussir son pari : accélérer le processus de transformation industrielle par l’affirmation d’un objectif très ambitieux (100% des bus électriques ou au gaz à l’horizon 2025). Dans le public, il y eut quelques murmures : cette méthode continue à prendre à rebours un bon nombre d’invariants jusque-là incontestés dans le secteur. Mais comme le dit le maire de Montréal Denis Coderre avec ses mots chantants, «les questions de changement climatique viennent nous chercher». Comprendre: on n’a pas intérêt à se défiler.

Car la guerre sur le front des nouvelles mobilités ne doit pas faire oublier les fondamentaux du transport public : qualité de service, coûts d’exploitation, sécurité des circulations etc. A Montréal, une bonne partie des stands tournait malgré tout autour de l’obsession de la performance : mieux lutter contre la fraude, améliorer l’efficacité de la maintenance, perfectionner les outils de supervision… L’impact de la digitalisation sur les process industriels a logiquement fait l’objet d’une table ronde où l’on comptait, sur les quatre participants… deux Français, Laurence Batlle et Yann Leriche. Quand on vous dit qu’à Montréal les Français étaient partout…

A Montréal, Gilles Dansart

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Source : http://www.mobilettre.com/les-francais-ont-le-morala-montreal/

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