"L'hydrogène est plus mature qu'on ne le croit", selon Arnaud Leroy (Ademe)

L'Usine Nouvelle L'Usine Nouvelle - il y a 3 mois

Arnaud Leroy, président de l'Ademe. © Pascal Guittet - L'Usine Nouvelle

Pour le président de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, réussir la transition écologique exige un discours positif sur l’emploi et la révision des engagements européens.

L'Usine Nouvelle - L’urgence climatique oblige à accélérer la transition énergétique. Avez-vous réussi à adapter la feuille de route de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) ?

Arnaud Leroy - Notre feuille de route comporte deux grands volets. Le volet atténuation bénéficie d’un fonds chaleur qui a augmenté, à 307 millions d’euros cette année et 350 millions l’année prochaine. Il permet d’accompagner davantage de projets, mais le débat sur la taxation carbone – ou contribution climat énergie (CCE) – a un effet conséquent sur l’arbitrage d’investissement. La dynamique de la CCE renchérissait les coûts du gaz, aujourd’hui très bas, et pouvait motiver un investissement vers une chaufferie biomasse, par exemple. Aujourd’hui, on manque de recul. L’autre grand volet de la feuille de route concerne l’adaptation au changement climatique. On préfigure une direction dédiée, à l’Ademe, réunissant nos services climat et urbanisme, avec la volonté de travailler à une feuille de route pour étudier les évolutions nécessaires dans des secteurs comme l’agriculture, l’industrie, le tourisme et pour fabriquer la résilience des territoires. Nous y travaillerons en partenariat avec les agences de l’eau.

Sur le volet efficacité énergétique, quels sont les nouveaux enjeux ?

Dans l’industrie, l’efficacité énergétique reste un sujet important, notamment chez les électro-intensifs. À la mi-juillet, j’irai à Dunkerque pour étudier avec les gros consommateurs d’énergie comment les aider et comment reprendre le débat sur la captation et la valorisation du carbone. C’est un sujet qui redevient d’actualité avec le système européen ETS [Emission trading scheme, ndlr] des quotas d’émission de gaz à effet de serre, qui valorisent la tonne de CO2 autour de 20 à 25 euros. Et comme je lie la réussite de la transition écologique à un discours positif sur le maintien de l’emploi, il est important que l’on aborde ces questions avec les industriels pour qu’ils ne quittent pas le territoire.

À la veille des élections européennes, quel est le grand enjeu pour l’Europe ?

Le grand enjeu, c’est la politique agricole commune. Outre la question du budget, il faut réfléchir aux conséquences climatiques de l’agriculture, qui peuvent être négatives, mais aussi positives. L’agriculture permet le captage et le stockage de carbone par les terres et les cultures. Mais il faut faire des choix de cultures, pousser à l’élevage extensif pour gagner de la prairie. Il faut aussi valoriser les services environnementaux et travailler sur l’aspect biodiversité. L’autre grand sujet européen, c’est le budget. Quand un pays investit sur des sujets aussi cruciaux que la résilience et le maintien de la vie sur Terre, il n’est peut-être pas obligé de s’astreindre à la règle d’un déficit public limité à 3 % du PIB. C’est de l’investissement. On construit l’avenir. Il faut se mettre d’accord avec les autres États membres sur des listes de dépenses qui pourraient être sorties de ce calcul. Et ce n’est pas un caprice budgétaire. C’est de notre responsabilité de porter ce débat. Il y a aussi l’idée d’une banque pour le climat, mais il existe déjà la Banque européenne d’investissement. Il faut peut-être lui donner un mandat unique pour financer la transition énergétique, l’adaptation au changement climatique et pour participer à la fin de l’érosion de la biodiversité.

La biomasse et les puits de carbone sontau cœur de la Stratégie nationale bas carbone, mais sans actions claires ni données précises. L’Ademe prépare-t-elle une étude sur le sujet ?

Il y a deux aspects. Sur l’aspect agricole, il faudra faire des choix au cours des prochaines années, en particulier pour prévenir les conflits d’usage par rapport aux ressources en eau. Certaines productions seront peut-être amenées à baisser. Sur la forêt, nous travaillons pour nous assurer que les projets bois énergie qui voient le jour, notamment les grandes chaufferies urbaines, sont approvisionnés de manière durable, dans un rayon de 50 à 200 km, afin d’éviter les importations massives de bois ou d’autres substances. Nous travaillons main dans la main avec les services de l’État aux schémas régionaux biomasse. Il y a en France un problème de culture forestière, avec beaucoup d’acteurs et une politique de replantation que l’on n’arrive pas à mettre en œuvre avec les volumes nécessaires. Il faudra avoir des débats sur les essences que l’on plante et que l’on a plantées. Des études menées en Amérique du Nord conseillent de mêler les essences dans les parcelles. Ce sont des discussions que l’Ademe mène avec l’Office national des forêts, les Régions et le Comité stratégique de la filière bois.

Le projet de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) est-il à la hauteur des enjeux ?

Je suis pour la pluralité de sources énergétiques. Et je suis un partisan des énergies marines renouvelables. Elles sont à même de produire demain en grand volume de l’électricité. Dans ce domaine, la PPE est un peu modeste. Mais les résultats de l’appel d’offres sur Dunkerque devraient nous éclairer sur la réalité économique de l’éolien offshore. Il y a aussi un sujet sur l’éolien flottant. L’Ademe accompagne les quatre projets pilotes. Une filière française existe. Ce serait une erreur de la sacrifier. On a commencé à mettre en place un chapelet d’expertises, d’ingénieurs et de technologies qui seront demain exportables. Si on loupe ce train-là, on installera des structures imaginées et construites ailleurs. L’Ademe se bat aussi sur la question du biogaz, produit dans les territoires, qui permet de réimporter une partie de la facture énergétique. Il faut baisser les coûts, mais pas trop vite. Et ne pas oublier le potentiel du passage au gaz vert des engins agricoles, voire des transports urbains. Produire du biogaz, c’est aussi traiter les biodéchets dans les villes et baisser les coûts de collecte et de tri. Ces externalités positives, au-delà de l’aspect purement énergétique, ne sont peut-être pas reconnues à leur juste valeur.

L’Ademe vient de sélectionner 11 projets hydrogène pour la mobilité. Est-ce le début d’une ère hydrogène ?

Nous avons reçu 24 projets. Les onze sélectionnés sont les plus matures, mais les autres ne sont pas très loin derrière. Et on atteint des volumes d’investissement globaux qui frisent les 500 millions d’euros. Il ne s’agit pas d’un épiphénomène. Cela bouge aussi en Europe, notamment en Allemagne. La Chine, la Corée et le Japon investissent. Et dans le débat sur l’avenir de l’industrie automobile, je ne suis pas sûr qu’il faille attendre que d’autres se lancent pour leur courir après. Deux constructeurs, Toyota et Hyundai, sont en capacité de livrer des véhicules familiaux à hydrogène. Renault propose de petits utilitaires. Les taxis Hype, à Paris, montrent que l’on a intégré la question des risques. Les prix vont baisser. La production d’hydrogène vert, elle, devrait croître mécaniquement avec le développement des énergies renouvelables, car elle apporte une solution de stockage. Il existe aussi des potentiels de valorisation de l’hydrogène fatal, dans le process de fabrication de peinture, par exemple. L’hydrogène vert reste cher au kilo, mais les coûts sont appelés à baisser. Il y a aussi des projets en zones non connectées. Le sujet est plus mature qu’on ne le croit.

Laurence Parisot n’a pas réussi à établir le plan de formations et de compétences sur la transition énergétique faute de statistiques suffisantes, notamment parce que l’Ademe a une vision trop restrictive du sujet...

Il est important que le rapport Parisot [rendu au gouvernement le 19 février 2019, ndlr] ne reste pas lettre morte. Nous avons un problème de nomenclature identifié depuis longtemps. Mais le problème dépasse les questions d’énergie. L’Ademe lance, par ailleurs, un travail de prospective sur ce que sera la neutralité carbone de la France en 2050. Il est important de démontrer que la transition écologique est génératrice d’emplois, pas uniquement destructrice. Il y a un côté schumpétérien indéniable. On le voit dans le débat sur l’automobile. Il faut davantage de main-d’œuvre pour construire un moteur thermique, de surcroît s’il est diesel, que pour un moteur électrique. En sachant de plus qu’une partie du véhicule électrique n’est pas localisée chez nous. Oui, il y aura des transformations. Mais les gens ne seront pas abandonnés.

Comment rassure-t-on nos concitoyens ?

J’ai voulu que nous participions de manière objective au Grand débat national. Nous avons produit un set de fiches avec des éléments factuels sur la taxe carbone, l’alimentation, les économies d’énergie… afin que les gens se rendent compte que la transition écologique n’est pas synonyme de coûts, mais d’économies. La question est de fabriquer les éléments de récit pour accompagner la transition, l’expliquer, en entendant les craintes par rapport à l’emploi, au renchérissement de certains produits. Il faut être en capacité de communiquer autant que ceux qui communiquent sur la consommation. Au prochain semestre, nous nous organiserons pour analyser les données du Grand débat qui sont en accès libre. Dans la transition écologique, l’aspect technologique est indéniable, mais l’aspect comportemental est devenu tout aussi important. Le champ lexical, les termes, le ressenti, sont très importants pour construire des réponses.

PROPOS RECUEILLIS PAR AURÉLIE BARBAUX

Source : https://www.usinenouvelle.com/article/l-hydrogene-est-plus-mature-qu-on-ne-le-croit-selon-arnaud-leroy-ademe.N842275

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